Il y a des absences qui pèsent plus lourd que les présences. Des silences qui ne marquent pas seulement une distance, mais une rupture. Une confirmation de quelque chose qu’on savait déjà, sans encore l’avoir dit à voix haute. Toutes les blessures ne sont pas bruyantes. Parfois, la trahison se glisse dans les non-dits. Parfois, ce qui fait le plus mal, ce n’est pas ce qui a été fait, mais ce qui n’a pas été fait.
J’ai toujours cru que l’amitié était un engagement. Aimer quelqu’un, c’est être présent. C’est comprendre que les relations ne se construisent pas que dans la légèreté, mais aussi dans la responsabilité, le soin et la réparation. Cette croyance m’a porté. Mais j’ai aussi vu à quel point l’affection pouvait devenir conditionnelle, comment certaines personnes disparaissent au moment où la responsabilité entre en jeu. Il y a des gens qui ne sont disponibles que tant que c’est facile, tant qu’aucune remise en question n’est demandée.
Ce n’était pas juste une situation isolée. Pas juste une conversation. C’était un schéma. Une structure. Une réalité politique qui se rejoue encore et encore dans nos vies intimes. J’ai vu comment les personnes non noires, surtout celles qui ont une certaine proximité avec la blancheur, réclament la sécurité de nos amitiés sans jamais en accepter les responsabilités. Ils aiment la chaleur. La manière dont nous savons créer des espaces où l’on se sent chez soi. La facilité avec laquelle nous tenons les autres. Mais au moment où on leur demande de tenir quelque chose à leur tour, ils disparaissent.
Pendant longtemps, j’ai cru que ces disparitions étaient de ma faute. Que si j’avais dit les choses autrement, avec plus de douceur, si j’avais rendu ma peine plus facile à recevoir, tout aurait été différent. Mais je sais maintenant que ce n’est pas moi le problème. C’est ce que la blancheur enseigne : éviter, esquiver, disparaître plutôt que d’affronter. Refuser d’être vu comme quelqu’un qui peut blesser. Se replier dans le silence, dans l’absence, dans le confort de ne jamais avoir à affronter ses propres actes.
J’ai nommé ce qui m’avait blessé. J’ai posé un cadre. J’ai dit : c’est ici que je m’arrête. Plutôt que de faire face, ils m’ont traité d’inflexible, d’intransigeant. Je l’ai déjà vu. Et cette fois, je refuse que ça définisse ce que je vais bâtir. On dit souvent des personnes noires qu’ils sont trop accommodants, trop patients, trop disponibles. Mais au moment où on affirme nos limites, on devient trop rigides, trop durs, trop incapables de laisser aller. Cette contradiction n’est pas un hasard. C’est structurel. C’est ce qui arrive quand les gens nous voient comme un refuge, mais jamais comme un égal.
Et puis, ils ont disparu. Pas avec des excuses. Pas avec une tentative de réparer. Ils ont disparu comme disparaissent ceux dont la présence n’a jamais été faite pour durer. Un blocage, un mur dressé, une façon de balayer l’inconfort sans s’y attarder. Une logique coloniale de la jetabilité, appliquée à l’amitié.
Je l’ai déjà vu. Je ne leur en donne plus. Les gens qui ne peuvent pas être présents avec sincérité ne méritent pas mon temps. Désormais, je choisis des relations où le soin n’est pas une option, où la présence n’est pas conditionnelle, où la responsabilité n’est pas perçue comme un fardeau.
Le soin sans responsabilité, ce n’est pas du soin. C’est juste de la convenance. Et je refuse d’être commode.